Ce que j’ai appris en enseignant le français

Aujourd’hui, je vais tacher de faire une « auto-évaluation formative », en quelque sorte, de ce que j’ai appris (jusqu’à maintenant) en enseignant le français. Ma vie active de professeur a commencé quelques semaines seulement après le présentiel du DUFLE. J’ai assisté à un cours à AFL pendant quelques mois, pour observer et apprendre (le cours B2 enseigné par Mme Asmah Hayat), puis on m’a confié le cours de préparation pour le DELF A2. C’était ma première classe, quoique j’aie déjà donné quelques cours privés à l’Alliance.

J’ai eu de la chance : j’ai commencé à enseigner dans la même institution où j’ai appris le français, en profitant de conseils de mes profs et anciens camarades de classe, dans un environnement où on m’a tous et toutes beaucoup aidé et encouragé, en me donnant du matériel et ses conseils avec une générosité émouvante. Au même temps, on m’a donné beaucoup d’indépendance. J’ai préparé moi-même les cours, choisi et implémenté les exercices en classe, sans entraves ni retenue mais pas sans aide. Je tiens à en remercier surtout le directeur, M Scobry, et Mme Asmah.

Grace aux modules du DUFLE déjà étudiés, à l’habilitation examinateur-correcteur DELF, et à l’expérience de plusieurs sessions de DELF à l’alliance, j’avais déjà en tête une idée très claire des objectifs linguistiques, socioculturels, communicatifs, des critères d’évaluation etc., et j’ai pu préparer un plan d’action assez faisable pour mon groupe de douze étudiants venus un peu de partout : un prof à la retraite, quelques collégiens, des femmes au foyer, des jeunes employés, et même un étudiant étranger, âgés de 14 à 60 ans. Théoriquement, en deux semaines – 24h – je devais les préparer au DELF A2. Si la majorité voulait passer le DELF, il y en avait aussi ceux qui venaient pour reprendre contact avec la langue après deux ans, ou pour le simple plaisir de rester en contact avec le français pendant qu’ils attendaient le commencement du prochain cours de langue.

De ce groupe hétérogène, je devais forger une « classe », un groupe de camarades prêt à travailler collectivement aussi bien qu’à titre individuel. Ai-je réussi ? Qu’à moitié … La courte durée du cours n’y est certainement pour rien. Pourtant, je ne peux pas nier que cela dépendait aussi de moi, et que je ne suis pas, au fond, une personne très sociable. J’aime regarder la vie du loin, rester dans ma zone de confort et regarder les autres agir comme « des ombres chinoises projetées sur un rideau ». Or le métier du professeur vous oblige à interagir avec les autres, et pas toujours selon vos termes. On choisit ses amis ; on ne choisit pas ses étudiants. L’enseignant ne peut pas s’enfermer dans sa tour d’ivoire et jeter du savoir par les fenêtres, s’il se trouve mal à l’aise ! Il doit sortir de sa zone de confort, il doit tout gérer, tout harmoniser. Rester détaché et neutre, comme le fait un examinateur, ce n’est pas trop difficile, mais être engagé et neutre à la fois, ce n’est pas facile pour moi, surtout lorsque j’ai du mal à séparer mes réactions personnelles de mes réactions d’enseignant. Je dois m’entrainer pour trouver l’équilibre juste qui me permet à devenir un bon professeur, sans pourtant renoncer à ma propre personnalité et mes propres gouts !

Heureusement, je n’ai pas vraiment eu de souci en faisant la discipline. Après mes cinq petits frères, les étudiants, même les gamins, me semblaient étonnamment sages et prêts à travailler, les pauvres … La patience, cependant, c’est une autre qualité que j’ai besoin de cultiver ; la patience de répéter et reformuler un élément tout simple plusieurs fois si nécessaire, la patience de laisser faire les étudiants sans tomber dessus même quand ils font des erreurs. Oh, je l’ai fait de mon mieux, en me collant encore aux principes appris de mes propres professeurs et renforcés pendant le présentiel du DUFLE, mais parfois aussi en jurant en punjabi entre les dents … Je m’énerve facilement, et les apprenants ont dû le ressentir, même si je m’efforçais à rester calme et souriante. Enfin, jouer « le bon prof » à contrecoeur, ce n’est pas un remède, et je me rends compte qu’il me reste beaucoup de travail à faire pour entrer vraiment dans l’état de l’esprit d’un bon enseignant.

En devenant professeur, on apprend à s’effacer, à se dire « La vedette, ce n’est plus moi ». Voici ma « découverte » la plus bouleversante, la plus déséquilibrante. Cela apparaitra assez évident, peut-être, à l’enseignant expérimenté, mais aucune formation, aucune observation ne m’a révélé cet aspect doux-amer de l’enseignement. Dans ma vie étudiante, (même quand j’étudie pour devenir professeur), l’acteur principal, c’est toujours « moi ». Je sais que ce sont « mes » bonnes notes, acquises par « mon » effort, qui vont signaler « mes » réussites, « mes » triomphes. Dans une classe, on s’entre-aide, on partage ses connaissances et ses ressources : mais à la fin, on passe l’examen seul, on réussit grâce à ses propres capacités. On rêve toujours d’avoir « sa » classe à enseigner … Le professeur, en revanche, n’est plus l’acteur principal de sa classe. Il n’est plus qu’un guide, et le guide qui arrive tout seul à la destination a évidemment échoué sa mission ; il n’a pas vraiment « réussi » sauf s’il a pu amener sains et saufs les voyageurs confiés à lui. Ainsi le professeur : ses rêves, ses gouts – son « moi » – passent à l’arrière-plan, deviennent forcement auxiliaire, puisque ce qui compte vraiment, c’est les étudiants, leurs styles d’apprentissages, leurs besoins (qui peuvent varier d’une façon assez frustrante au sein d’un même groupe), et enfin, leur réussite. Le professeur ne peut non plus manipuler ses étudiants comme des marionnettes pour assurer leur réussite. Il doit les enseigner, les guider, les encourager – et finalement, leur faire confiance. Pour moi, égoïste et perfectionniste, la pilule est parfois difficile à avaler.

Mais je ne me décourage pas, parce qu’il y a aussi le souvenir du plaisir mal caché d’une dame âgée quand on lui dessine une étoile sur son cahier, du sourire qui éclaircit le visage d’un enfant qui réussit à construire spontanément une phrase complète en français pour la première fois, de la fierté et la joie qu’on ressent en tant que professeur, quand on voit ses élèves améliorer leur niveau sous ses yeux ; se transformer, lentement mais assurément, par leurs efforts et par les siens en locuteurs indépendants d’une nouvelle langue. Rien que pour cela, il vaille la peine de devenir un « prof de français » digne du nom, et digne de ses étudiants.

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