À l’éloge de la linguistique

‘Le signifiant n’est qu’un signe choisi arbitrairement, figé par la suite ; le signifié est d’ordre universel’ … voici la première notion linguistique que l’on m’a apprise, dans un monde que j’ai surnommé plus tard ‘La Force’ puisqu’il est devenu la pire des prisons. Un canard, m’a dit-on, est toujours le même animal, qu’on l’appelle canard ou duck ou بطخ.

D’accord … mais moi je suis plutôt dans le camp Anne Shirley que William Shakespeare, en ce qui concerne les roses et les choux. Une mangue, ce n’est pas du tout la même chose qu’un آم. Et l’آم de Delhi n’est pas du tout l’آم de Lahore … le langage humain est un labyrinthe tout à fait fascinante. Je m’appelle Hibah ; beaucoup de filles s’appellent Hibah, et elles sont toutes différentes … D’ailleurs, si je ne m’appelais pas Hibah, serais-je toujours moi ?

Dès le début la linguistique m’a toujours fascinée autant qu’elle m’a révulsée, et par le même caractère complexe et abstrait, aussi frustrant qu’une mauvaise connexion Skype à travers laquelle on doit s’efforcer à concentrer pour saisir quelques petits morceaux du sens par parole. Mais elle sait devenir concrète, une fois dépouillée de son charabia. La linguistique contrastive, par exemple, ne me semblait d’abord servir à rien, jusqu’au jour où j’ai entendu dans le RER un enfant persanophone confondre ‘il’ et ‘elle’. Ses copains s’en rigolaient, et quelqu’un a remarqué que leur maîtresse commençait de s’exaspérer de cette erreur … ayant quelques bases du persan, j’ai compris tout de suite pourquoi elle s’est produite, mais aucun professeur ne peut apprendre toutes les langues du monde ! La linguistique contrastive présente une solution pour comprendre les interférences qui gênent l’apprentissage sans avoir à apprendre toutes les langues maternelles de vos étudiants. La linguistique peut être « utile » ; elle peut faciliter un peu la vie à un petit qui rougit et avale les larmes devant les plaisanteries de ses camarades …

Enfin je l’ai choisie, la linguistique. Je l’ai préférée à la littérature pour mes études universitaires et ma carrière, mon ‘Half-Plate’ … Pour aider les autres à apprendre les langues que j’aime, faciliter la communication entre cultures, etc. ? … eh ben oui, ce n’est pas faux, tout cela… Mais c’était d’abord par lâcheté pure et simple.

La littérature exige une sincérité absolue : elle demande de ses disciples le courage de dire la vérité comme ils le voient et ne sait pas faire des compromis. Dire, écrire ou accepter passivement à propos de la littérature ce qu’on ne croit pas m’a toujours apparu comme le plus méprisable des crimes, une prostitution intellectuelle. La Force … Je suis sortie de là avec une médaille en or – mes trente deniers pour cette trahison et bien des autres – et un serment : plus jamais !

La linguistique, en revanche, je m’en fiche ; je me moque éperdument de ce qu’on me fait dire … Face aux terminologies linguistiques, je nage du plus beau, et je dois faire des grands efforts juste pour comprendre tous les -ismes et les -axes et les -ions. C’est presque une langue à part, ça, et je suis en train de l’apprendre avec la même curiosité quasi-enfantine. Si la professeure déclare qu’il y a désormais quatre groupes de verbes au lieu de trois, ok, je l’écris du bon cœur. Si elle est pour trois groupes, je déclare le quatrième la pire des hérésies sans aucune hésitation. La liberté de m’exprimer librement sur le sujet est vivement appréciée, mais je ne me sens pas étouffée et obligée à protester dès qu’on m’impose une autre opinion… En tout cas, personne ne saura utiliser les terminologies linguistiques pour m’avilir, pour me faire trahir mon moi.

Ainsi la linguistique, abstraite, distante, sèche, devient mon sanctuaire, ma tour d’ivoire qui me permet d’insérer une couche épaisse de terminologies et phraséologies et toutes les autres -ologies du monde entre moi et l’academia, ce milieu qui me fait bouillir par son ‘scum factor’ et son élitisme de guilde médiévale, mais qui reste le seule à pouvoir parler pendant des heures des idées passionnantes et parfaitement éloignées de toute « réalité ».

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